La force de cette mise en scène en quoi réside t elle donc?

D'abord au cocasse de certaines tenues Gentilhommesques dont le Bourgeois se laisse somptueusement costumer. Habit grotesque par tous les excès auquel un tailleur fantasque a donné forme et qui laisse hilare la servante Nicole.. Tout cela pour paraitre ce qu'il n'est pas: un gentilhomme...

Tout cela pour plaire à une marquise. Convaincu qu'il est par un gentilhomme qui le flatte et le guide soit disant vers la marquise, à grand renforts d'argent, qu'il est bien placé pour l'amener à céder.

Ceder à qui? Cette marquise n'est autre que l'aimée du gentilhomme! C'est donc par l'argent du bourgeois que le gentilhomme "achète" l'amour de sa belle. Car un Gentilhomme ne gagne pas d'argent, il l'obtient..

D'ailleurs plus loin la pièce nous dit bien ce que serait un gentilhomme au regard d'un gain d'argent, puisque un autre affabulateur s'adressant au bourgeois l'interpelle: Ton père était un gentilhomme! Un gentilhomme !? Oui. Bien sur, il avait des tissus..qu'il donnait...contre un peu d'argent...mais il était gentilhomme...

Il y a donc tout un jeu de dupes autour de l'argent et c'est donc bien l'argent "vilement gagné" du Bourgeois qui permet au Gentilhomme de séduire sa marquise.

Toutes ces scènes sont cocasses, les interprètes sont virevoltants et joueurs..scènes serties d'une bande de musiciens excellents, de danseuses enthousiastes voguant de gestes classiques à d'autres de la plus grande modernité et s'immiscant entre les joueurs et les musiciens...tandis que le Bourgeois reste dupe et un peu bêta. Mais il nous ressemble aussi un peu, non seulement lorsqu'il est fasciné par le brillant du discours des maitres de musique, de danse, par le gentilhomme, mais aussi lorsqu'il laisse transparaitre quelque chose de lui, sujet. Il en est ainsi lorsque ses chaussures le blessent et qu'il les enlève ou lorsque pendant le concert qu'il organise pour faire le gentilhomme, il partage avec nous son ennui...

Mais ce n'est pas là tout. La force de ce bourgeois réside en une scène stupéfiante.

On le sait: pour forcer le Bourgeois à laisser sa fille aimer celui qu'elle aime et éviter qu'il ne la marie à quelque Gentilhomme très agé, une grande farce est montée pour prendre à son jeu, sa folie des grandeurs, le Bourgeois. Une parade vient annoncer que le prince, fils du grand mamelouk est tombé amoureux et qu'il vient pour demander la main d'une jeune fille qui n'est autre que la fille du Bourgeois!

Une truculente intronisation mameloukienne est organisée pour le Bourgeois par l'amant de sa fille et ses comparses et soudain!



...tout se suspend les turbans sont devenus des sacs troués, pour les yeux et la bouche, la musique s'arrête et on ne danse plus du tout. C'est Daesh qui surgit: un temps où la liesse n'est plus, où la mort rôde, où tous sommes menaçés.

C'est la force du théâtre de nous convoquer ainsi chacun. D'abord dans cette gesticulation autour de l'argent nous pouvons rire de nous même de nos duperies, de nos chutes devant une certaine vérité. Car de quoi sommes nous dupes si ce n'est de ce que nous croyons trouver dans l'autre, objet a pour Lacan, qui rejoint ce que dans le Banquet Socrate énonce. Cette "agalma", trésor supposé dans l'autre adoré. Socrate en qui Alcibiade croit l'avoir trouvé propose à Alcibiade de chercher en lui meme ce trésor : "connais toi toi meme". Ainsi le Bourgeois se croit aimé d'une marquise par la voix d'un gentilhomme, ce qui l'aveugle sur son propre désir.

C'est ensuite aussi la force du théatre de nous permettre de saisir en chaque époque d'autres duperies. Au moment de ce temps suspendu que je citais ci dessus, le message n'est pas asséné mais il est parfaitement entendu et le silence qui émerge de la salle est éloquent.. On est saisi par l'autre visage qui apparait soudain, celui d'un Janvier 2015 pas si loin de nous..Ce sont nos autres illusions, celles de pouvoir vivre dans l'ignorance de ce qui surgit là, qui chutent alors. Tous nous pourrions etre atteint en pleine liesse.

Denys Podalydès a su construire une équipe de saltimbanques où les forces créatrices, musique, danse et comédie s'entrelacent sans disjonction et c'est aussi cela qui permet qu'entre spectateurs et comédiens le fragile espace qui nous sépare soit aussi traversé. Ce spectacle, comme toute bonne comedie ne nous entraine pas seulement sur le terrain du rire, et nous propose de nous questionner, ce qui est toujours une réussite.