Photo_editing_Cloud20150619.jpg Le personnage principal du roman, qui est le narrateur, est un Professeur d'art. Un premier temps du roman trace sa jeune existence: il rencontre des amis artistes et tombe amoureux. Devenant père, il s'installe avec sa compagne écrivain. Il décrit une première période de vie pleine d'enchantement.



La seconde partie du roman livre tous les renoncements à quoi le conduisent des pertes majeures. En effet, son enfant, Matt, parti en colonie de vacances avec l'étrange fils de ses amis y périra noyé; premier temps d'une série de catastrophes qui en entrainera d'autres.

Une scène du roman me semble particulièrement juste: "Ce printemps là, j'étais chargé d'un séminaire sur la nature morte pour douze étudiants et, en avril, je donnais l'un de mes derniers cours. Quand j'entrais dans la salle ce jour là, l'un des étudiants, Eduard Paperno, était en train d'ouvrir les fenêtres pour laisser entrer l'air tiède. Le soleil, la brise, le fait que le semestre fut presque terminé contribuaient à une atmosphère de langueur et de lassitude. En m'asseyant pour entamer la discussion, je baillais et me couvris la bouche. Sur la table devant moi, se trouvaient mes notes et une reproduction du Verre d'eau avec une cafetière de Chardin....(...). Nous avions déjà parlé de plusieurs tableaux. Je commençai à attirer leur attention sur la simplicité de celui ci: deux objets, trois têtes d'ail et un brin d'herbe aromatique. Je fis remarquer la lumière sur le bord et sur l'anse du pot, la blancheur de l'ail et les nuances argentées de l'eau. Et puis je restai à contempler fixement le verre d'eau du tableau. Je m'en rapprochai. Les coups de pinceau étaient apparents. Je les voyais nettement. Un tremblement précis de la brosse avait créé la lumière. Je déglutis, respirai profondément et m'étouffai. C'est Maria Livingston , je crois, qui me demanda: ça va, professeur Hertsberg? Je toussotai, j'ôtai mes lunettes et m’essuyai les yeux. "l'eau, dis je d'une voix sourde. Le verre d'eau m'émeut profondément. En relevant la tête, j'aperçus les visages étonnés de mes étudiants. "L'eau est signe de..." je fis une pause. "L'eau me paraît être un signe d'absence." Je me tus, mais je sentais la chaleur des larmes qui m'inondaient les joues. Mes étudiants continuaient à me dévisager."

Plusieurs lignes plus loin, il ajoute: "Quelques semaines plus tard, je tombai sur mon calendrier 1989,... Arrivé à avril, je remarquai que j'avais écrit "match des Mets" en grosses lettres à la date du 14. Exactement un an après, jour pour jour, j'avais craqué pendant mon cours sur le tableau de Chardin. Je me rappelai ma conversation avec Matt, ce soir là. Je me rappelai exactement où je m'étais assis sur son lit. Je me rappelai son visage pendant qu'il me parlait et la façon dont, presque tout le temps, il s'était adressé au plafond. Je me rappelais sa chambre, ses chaussettes sur le sol, le plaid en coton qu'il avait remonté sur sa poitrine, le T-shirt des Mets qu'il portait en guise de pyjama. Je me rappelais sa lampe de chevet au pied en forme de crayon, sa lumière sur la table de nuit et le verre d'eau posé en dessous - flanqué à gauche par son bracelet montre. J'avais apporté des centaines de verre d'eau au chevet de Matt et, depuis sa mort, j'en avais encore bu beaucoup, puisque j'avais toujours un verre d'eau à portée de main pendant la nuit. Pas une fois un verre d'eau véritable ne m'avait rappelé mon fils, mais l'image d'un verre d'eau représenté deux cent trente ans auparavant m'avait soudain catapulté, de façon irrévocable, dans la douloureuse conscience du fait que j'étais vivant. Après cette journée en salle de cours, mon chagrin prit un nouveau tour. Il y avait des mois que je vivais dans un état de rigor mortis volontaire interrompu seulement par la comédie de mon travail,..(...)..mais je savais, quelque part, que cela devait craquer tôt ou tard. Chardin devint l'instrument de la fêlure parce que le petit tableau m'avait pris par surprise. Je ne m'étais pas préparé à son assaut sur mes sens et je m’effondrai. La vérité c'est que j'avais évité de revenir à la vie parce que je savais que ce serait atroce. Cet été là, la lumière, le bruit, les couleurs, les odeurs, le plus léger mouvement de l'air m'écorchaient vif...(...)... je me sentais bombardé de partout, sans possibilité de m'échapper".

Ce qui frappe dans ce texte est le moment de surgissement, l'instantané de l'émergence dans un moment décrit comme de délassement: "je baillais" dit le narrateur. Dans ce temps même surgit la douleur qui de façon vigilante était maintenue hors de portée de la conscience du sujet. Cette image du verre de Chardin convoque de multiples associations : date, coucher de l'enfant, eau comme absence -l'enfant rappelons-le s'est noyé.

L'on peut se demander pourquoi ce surgissement? Peut être est ce si l'on observe la peinture de Chardin, est ce l'image même de ce verre qui est d'une simplicité déroutante, d'une forme qui parait dépasser toute possibilité de dater l'époque de sa fabrique,comme s'il était intemporel. Il y a aussi ce que souligne le Pr Hertsberg, "le tremblement précis de la brosse". Aby Warburg, créateur de l'iconologie, a souligné dans l’œuvre son caractère animé qui n'est pas sans la rendre "étrangement familière"- Unheimlich- et ce, par delà les époques. Cette notion de l'Unheimlich a été développée par Freud pour rendre compte de ce qui se présente comme tendu entre l'actuel d'une perception et l'intemporalité d'une perception psychique, d'un désir, par où le sujet se trouve convoqué.

Dans le texte de Siri Hustvedt, Le Professeur est affecté par cette image qui fait effraction dans son système défensif. Son système de protection s’est érigé face au resurgissement de ce qui pourrait participer au réseau qui le relie à la douleur. C'est une sorte de herse opposée à ses perceptions internes. Nous voyons ici combien la dite "réalité externe" n'est pas du tout détachée de la perception interne, mais qu'elle lui est reliée par le fait que c'est cette dernière qui est la retrouvaille visée. La défense est une défense contre, tout contre. N'est ce pas pour rendre compte de ce mouvement qui concilie visée de la réalité interne et objets qu'elle tente de trouver pour s'y satisfaire dans une réalité fabriquée, que Jacques Lacan parlera d'"extime"?

Dans le texte présent cette défense se rompt, et ne nous méprenons pas: la rupture est interne. Le sujet se voit envahi, sans frein, sans aucun tri possible, par toutes les sensations. C'est le retour de l'effraction du trauma.

Pourquoi donc? Si l'on regarde en détail, l'on observe que ce passage décrit avec beaucoup de justesse comment dans le trauma il y avait maintien à distance les représentations liées à l'évènement par la mise à distance de tout un réseau signifiant. Celui- ci fait brèche dans le surgissement de l'image. Cette image qui est reliée aux réseaux du langage , ici "verre d'eau"directement lié à l'"absence ". Ceci, par voie d'opposition signifiante relie le sujet à la "présence", et tous les souvenirs affluent. C'est l'auteur, Siri Hustvedt, qui ici singulièrement propose sa mise en scène d'une contingence de retour traumatique.

Considérons avec Jacques Lacan que le sujet est avant tout le réseau signifiant qu'il construit comme sa présence au monde. Le signifiant est "ce qui représente un sujet pour un autre signifiant".

Ce texte, met en scène une rupture qui n'est pas si différente de celle par laquelle un réseau signifiant s'était autrefois proposé au sujet qui y avait pris place par son énonciation. Cette énonciation donnant vie à un réseau où il prend place.

En effet dans le temps où le sujet vient se placer au lieu où un désir l'a amené à la vie il n'a pas sa propre raison d'être. Il est appelé à une place, dont il ne sait rien et où il prend nom. Ce n'est qu'en prenant la parole qu'il résout la première question du désir de sa présence au monde de l'autre, ceci, en se fabriquant une raison qui lui reste insue.

C'est cette jonction très singulière, innovée par le sujet qui est sollicitée par le jeu de la parole telle qu'elle est produite dans la cure analytique. En effet, c'est là qu'il pourra porter ses question: non seulement qu'est ce que l'autre lui veut, mais aussi comment sa raison d'être au monde est, dans la langue, causé?