C’est à Rome, dans un restaurant qu’un homme, Gilles, amoureux d’une femme, Lorraine, croit reconnaitre à une table voisine la voix d'une femme qu'il a autrefois aimée. Lorraine saisit, dans la présence suspendue de l’homme qu’elle aime, qu’il est comme happé par cette voix. Elle est intriguée et veut savoir ce dont elle a été fugacement le témoin.

Alors il lui raconte : cette voix lui rappelle celle d'une femme qu’il a aimée. Elle était mariée, peu disponible et il n’était plus que désir ambulant à sa merci. Elle faisait de lui ce qu’elle voulait et il ne vivait que pour elle. Lorraine est mise en alerte et vacille en écoutant la longue description de l'attachement forcené que fut cette liaison pour Gilles.

Déconcertée, elle prend un écart, part aux lavabos du restaurant où elle est saisie par l’angoisse: elle semble se demander si cet amour passionné aura laissé la possibilité de ce nouvel amour qu’ils tentent de vivre ensemble ?

On la voit hésiter à prendre la fuite, comme saisie d'impuissance face à cette autre, du passé de Gilles. Soudain arrive près d’elle une jeune femme, heureuse de la rencontre. On comprend qu’elle est la fille d’un homme que Lorraine a aimé. La jeune femme lui demande pourquoi Lorraine a disparu ainsi jadis, sans crier gare. Elle lui dit le chagrin qu’elle en a ressenti. Lorraine en est surprise, ne parvient pas à s’en expliquer mais l'irruption d’un tel sentiment du manque dans le discours qui lui est adressé n'est pas sans effet. Elle va alors rejoindre la table de Gilles.

A son retour, celui-ci perçoit son oscillation, et lui dit « je l’aimais à la folie, toi, je t’aime comme un fou ».

L’on perçoit bien dans ce film la différence entre un amour dans lequel l'objet a, la voix, tient pour Gilles la place d’objet cause du désir, pour emprunter à la terminologie de Jacques Lacan. Quand Lacan parle de l'objet voix il ne s'agit pas tant de sa sonorité mais de la façon dont elle lui intime sa place dans le désir, dont le désir de l'Autre est impérieux. On peut poser l'hypothèse que dans le film c’est cela qui l'a fait fou, aliéné à cet objet dans l’autre de l'amour.



Pour regagner Lorraine revenue, Gilles dessine alors deux amants unis au creux d’un lit à baldaquin dans une image romantique de l’amour. Ce dessin illustre ce qu’il énonce de sa place dans ce nouvel amour, où il aime "comme un fou".

Une certaine prise de distance est là marquée par l'emploi du terme « comme », qui indique combien l'amour le fait lui, non plus objet d’une jouissance, aliéné, où l'expression « à la folie» qualifiait sa passion , mais désormais sujet d’un désir qui le transporte et dans lequel il se positionne en reconnaissant Lorraine comme sa femme.

Il peut dès lors quitter cette place où il était saisi par la Voix pour prendre celle où il puisse faire entendre la voix de son propre désir.

Par delà ce film, l'on peut aussi s'interroger sur cette question de la voix chez l'auteur du texte, Pierre Drieu La Rochelle, intellectuel français qui n'a su résister aux "douces voix" des sirènes du fascisme.

Après avoir vécu une enfance difficile dans une famille désagrégée affectivement et financièrement; son le père quitte précocement le domicile familial.

Pierre Drieu la Rochelle devenu adulte est un dandy à l’ambiguïté remarquée par ses pairs et de fait, très mal à l'aise avec les femmes qu'il séduit, nombreuses, mais qui le laissent impuissant. Il inspirera d'ailleurs son ami Louis Aragon dans la création de son personnage d'Aurélien, personnage romantique au lyrisme suicidaire, avant qu'une histoire de femme ne les fâche définitivement. N'oublions pas la dédicace d'André Breton à Drieu La Rochelle dans Clair de lune "A Drieu La Rochelle, mais où est Drieu la Rochelle? ".

Drieu en effet d'autre part dans ces temps troublés de l'entre deux guerres hésitera d'une façon paradoxale entre une droite anticléricale -sans pour autant rejoindre l' Action Française- et le socialisme de Léon Blum. Il abandonne ses idées progressistes et universelles pour choisir de rejoindre en 1934 l'imposture fasciste, se déclarant socialiste fasciste. Il va d'ailleurs collaborer pendant l'occupation. Il se suicidera à la libération.

L'on peut émettre l'hypothèse que dans ce texte, la voix, il nous parle d'une aliénation qui ne lui aurait pas été étrangère, sans qu'il eut pu pour autant s'en affranchir faute de pouvoir renoncer à une forme de jouissance : trajet auquel la cure analytique aurait pu le conduire permettant en lui selon la proposition de J. Lacan que la jouissance condescende au désir. Lacan.