vendredi 8 janvier 2016

De l écriture avec Siri Hustvedt

Siri Hustvedt dans Tout ce que j'aimais nous convie à saisir la survenue d'une brèche dans le discours courant. Dans ce texte cela se produit avec le retour d'un traumatisme. Comment comprendre cette effraction? Cette brèche n'est elle pas par ailleurs constitutive de la structure que le sujet inaugure?

Photo_editing_Cloud20150619.jpg Le personnage principal du roman, qui est le narrateur, est un Professeur d'art. Un premier temps du roman trace sa jeune existence: il rencontre des amis artistes et tombe amoureux. Devenant père, il s'installe avec sa compagne écrivain. Il décrit une première période de vie pleine d'enchantement.



La seconde partie du roman livre tous les renoncements à quoi le conduisent des pertes majeures. En effet, son enfant, Matt, parti en colonie de vacances avec l'étrange fils de ses amis y périra noyé; premier temps d'une série de catastrophes qui en entrainera d'autres.

Une scène du roman me semble particulièrement juste: "Ce printemps là, j'étais chargé d'un séminaire sur la nature morte pour douze étudiants et, en avril, je donnais l'un de mes derniers cours. Quand j'entrais dans la salle ce jour là, l'un des étudiants, Eduard Paperno, était en train d'ouvrir les fenêtres pour laisser entrer l'air tiède. Le soleil, la brise, le fait que le semestre fut presque terminé contribuaient à une atmosphère de langueur et de lassitude. En m'asseyant pour entamer la discussion, je baillais et me couvris la bouche. Sur la table devant moi, se trouvaient mes notes et une reproduction du Verre d'eau avec une cafetière de Chardin....(...). Nous avions déjà parlé de plusieurs tableaux. Je commençai à attirer leur attention sur la simplicité de celui ci: deux objets, trois têtes d'ail et un brin d'herbe aromatique. Je fis remarquer la lumière sur le bord et sur l'anse du pot, la blancheur de l'ail et les nuances argentées de l'eau. Et puis je restai à contempler fixement le verre d'eau du tableau. Je m'en rapprochai. Les coups de pinceau étaient apparents. Je les voyais nettement. Un tremblement précis de la brosse avait créé la lumière. Je déglutis, respirai profondément et m'étouffai. C'est Maria Livingston , je crois, qui me demanda: ça va, professeur Hertsberg? Je toussotai, j'ôtai mes lunettes et m’essuyai les yeux. "l'eau, dis je d'une voix sourde. Le verre d'eau m'émeut profondément. En relevant la tête, j'aperçus les visages étonnés de mes étudiants. "L'eau est signe de..." je fis une pause. "L'eau me paraît être un signe d'absence." Je me tus, mais je sentais la chaleur des larmes qui m'inondaient les joues. Mes étudiants continuaient à me dévisager."

Plusieurs lignes plus loin, il ajoute: "Quelques semaines plus tard, je tombai sur mon calendrier 1989,... Arrivé à avril, je remarquai que j'avais écrit "match des Mets" en grosses lettres à la date du 14. Exactement un an après, jour pour jour, j'avais craqué pendant mon cours sur le tableau de Chardin. Je me rappelai ma conversation avec Matt, ce soir là. Je me rappelai exactement où je m'étais assis sur son lit. Je me rappelai son visage pendant qu'il me parlait et la façon dont, presque tout le temps, il s'était adressé au plafond. Je me rappelais sa chambre, ses chaussettes sur le sol, le plaid en coton qu'il avait remonté sur sa poitrine, le T-shirt des Mets qu'il portait en guise de pyjama. Je me rappelais sa lampe de chevet au pied en forme de crayon, sa lumière sur la table de nuit et le verre d'eau posé en dessous - flanqué à gauche par son bracelet montre. J'avais apporté des centaines de verre d'eau au chevet de Matt et, depuis sa mort, j'en avais encore bu beaucoup, puisque j'avais toujours un verre d'eau à portée de main pendant la nuit. Pas une fois un verre d'eau véritable ne m'avait rappelé mon fils, mais l'image d'un verre d'eau représenté deux cent trente ans auparavant m'avait soudain catapulté, de façon irrévocable, dans la douloureuse conscience du fait que j'étais vivant. Après cette journée en salle de cours, mon chagrin prit un nouveau tour. Il y avait des mois que je vivais dans un état de rigor mortis volontaire interrompu seulement par la comédie de mon travail,..(...)..mais je savais, quelque part, que cela devait craquer tôt ou tard. Chardin devint l'instrument de la fêlure parce que le petit tableau m'avait pris par surprise. Je ne m'étais pas préparé à son assaut sur mes sens et je m’effondrai. La vérité c'est que j'avais évité de revenir à la vie parce que je savais que ce serait atroce. Cet été là, la lumière, le bruit, les couleurs, les odeurs, le plus léger mouvement de l'air m'écorchaient vif...(...)... je me sentais bombardé de partout, sans possibilité de m'échapper".

Ce qui frappe dans ce texte est le moment de surgissement, l'instantané de l'émergence dans un moment décrit comme de délassement: "je baillais" dit le narrateur. Dans ce temps même surgit la douleur qui de façon vigilante était maintenue hors de portée de la conscience du sujet. Cette image du verre de Chardin convoque de multiples associations : date, coucher de l'enfant, eau comme absence -l'enfant rappelons-le s'est noyé.

L'on peut se demander pourquoi ce surgissement? Peut être est ce si l'on observe la peinture de Chardin, est ce l'image même de ce verre qui est d'une simplicité déroutante, d'une forme qui parait dépasser toute possibilité de dater l'époque de sa fabrique,comme s'il était intemporel. Il y a aussi ce que souligne le Pr Hertsberg, "le tremblement précis de la brosse". Aby Warburg, créateur de l'iconologie, a souligné dans l’œuvre son caractère animé qui n'est pas sans la rendre "étrangement familière"- Unheimlich- et ce, par delà les époques. Cette notion de l'Unheimlich a été développée par Freud pour rendre compte de ce qui se présente comme tendu entre l'actuel d'une perception et l'intemporalité d'une perception psychique, d'un désir, par où le sujet se trouve convoqué.

Dans le texte de Siri Hustvedt, Le Professeur est affecté par cette image qui fait effraction dans son système défensif. Son système de protection s’est érigé face au resurgissement de ce qui pourrait participer au réseau qui le relie à la douleur. C'est une sorte de herse opposée à ses perceptions internes. Nous voyons ici combien la dite "réalité externe" n'est pas du tout détachée de la perception interne, mais qu'elle lui est reliée par le fait que c'est cette dernière qui est la retrouvaille visée. La défense est une défense contre, tout contre. N'est ce pas pour rendre compte de ce mouvement qui concilie visée de la réalité interne et objets qu'elle tente de trouver pour s'y satisfaire dans une réalité fabriquée, que Jacques Lacan parlera d'"extime"?

Dans le texte présent cette défense se rompt, et ne nous méprenons pas: la rupture est interne. Le sujet se voit envahi, sans frein, sans aucun tri possible, par toutes les sensations. C'est le retour de l'effraction du trauma.

Pourquoi donc? Si l'on regarde en détail, l'on observe que ce passage décrit avec beaucoup de justesse comment dans le trauma il y avait maintien à distance les représentations liées à l'évènement par la mise à distance de tout un réseau signifiant. Celui- ci fait brèche dans le surgissement de l'image. Cette image qui est reliée aux réseaux du langage , ici "verre d'eau"directement lié à l'"absence ". Ceci, par voie d'opposition signifiante relie le sujet à la "présence", et tous les souvenirs affluent. C'est l'auteur, Siri Hustvedt, qui ici singulièrement propose sa mise en scène d'une contingence de retour traumatique.

Considérons avec Jacques Lacan que le sujet est avant tout le réseau signifiant qu'il construit comme sa présence au monde. Le signifiant est "ce qui représente un sujet pour un autre signifiant".

Ce texte, met en scène une rupture qui n'est pas si différente de celle par laquelle un réseau signifiant s'était autrefois proposé au sujet qui y avait pris place par son énonciation. Cette énonciation donnant vie à un réseau où il prend place.

En effet dans le temps où le sujet vient se placer au lieu où un désir l'a amené à la vie il n'a pas sa propre raison d'être. Il est appelé à une place, dont il ne sait rien et où il prend nom. Ce n'est qu'en prenant la parole qu'il résout la première question du désir de sa présence au monde de l'autre, ceci, en se fabriquant une raison qui lui reste insue.

C'est cette jonction très singulière, innovée par le sujet qui est sollicitée par le jeu de la parole telle qu'elle est produite dans la cure analytique. En effet, c'est là qu'il pourra porter ses question: non seulement qu'est ce que l'autre lui veut, mais aussi comment sa raison d'être au monde est, dans la langue, causé?

vendredi 18 décembre 2015

Burn out, Brûler de travailler ?

Que penser de la part singulière de névrose qui se manifeste dans les symptômes du burn out? Comment l'analyse permet-elle de faire surgir ce qui est structural et comment peut-elle amener au jour le désir qui est à l'oeuvre dans des rencontres professionnelles qui donnent lieu à cette spirale terrifiante ?

Lire la suite

mercredi 2 décembre 2015

Attentats et autres traumatismes

Vivre un attentat ou un autre traumatisme n'est pas sans effets sur le psychisme. L'effraction psychique vécue a tendance à se répéter reproduisant de cauchemars en réminiscences l'état initial tel que la victime l'a vécu. Que faire dès lors pour endiguer ce processus et permettre que la vie reprenne ses droits?

Lire la suite

mardi 24 novembre 2015

Formation et expérience

Formation

Titulaire d'un DESS de psychologie clinique de l'Université Denis Diderot à Paris VII Faculté de Jussieu

Lire la suite

jeudi 10 septembre 2015

Surdoués?

enfant.jpgDepuis quelques années les lieux de consultation pour enfant de type CMPP et les cabinets libéraux voient surgir de nouvelles demandes. Des parents demandent un rendez vous pour un enfant pour lequel quelqu'un a énoncé: c'est un surdoué!

Lire la suite

mardi 21 juillet 2015

Mustang de Deniz Gamze Ergüven des facettes du féminin au cinéma

Mustang est un film dont le titre tire sa métaphore de ces célèbres chevaux errant dans l'immensité des espaces américains On ne saurait ce qui est au point de départ du choix de ce titre, mais il est bienvenu compte tenu de ce que la réalisatrice y propose de contenu

Lire la suite

samedi 18 juillet 2015

Si l'on parlait d'amour? Point de vue psychanalytique

L'on voit régulièrement cette question de l'amour abordée de telle façon dans les espaces publics qu'elle laisserait supposer qu'il y a une possible saisie des questions se posant entre deux amants depuis une perspective qui leur serait extérieure. Interrogeons nous sur cela

Lire la suite

jeudi 16 juillet 2015

Le bourgeois gentilhomme, mis en scène par Denis Podalydès, un point de vue de psychanalyste

De qui? de quoi sommes nous les dupes?.

Lire la suite

vendredi 3 juillet 2015

L'éthique de la psychanalyse, séminaire VII de Jacques Lacan, à propos des attentats de janvier 2015

20150529_123818.jpg

[Les évènements surgissent et puis ils nous amènent à nous interroger sur ce qui aurait pu être autre. A l'aide du séminaire l'éthique, nous nous poserons cette question de ce qui est en jeu dans ce type d'actes que je qualifierai de suicidaires.

Lire la suite

dimanche 28 juin 2015

Mais de quoi donc souffrons nous?

«On parle de la douleur de vivre. Mais ce n’est pas vrai, c’est la douleur de ne pas vivre qu’il faut dire »

Lire la suite

vendredi 26 juin 2015

Que veut dire parler pour un psychanalyste?

« On parle de la douleur de vivre. Mais ce n’est pas vrai, c’est la douleur de ne pas vivre qu’il faut dire » écrit Albert Camus à son ami René Char, le 26 octobre 1951. Voilà qui est parlé. Dans cette lettre Albert Camus qui sait ce que signifie un lien qui vous porte, par sa simple parole renvoie le poète René Char à son propre désir.

Lire la suite

vendredi 29 mai 2015

La voix de Pierre Granier-Deferre, un surgissement d'un objet cause du désir

La voix est un film de Pierre Granier -Defferre réalisé d'après l'œuvre de l'écrivain Pierre Drieu la Rochelle, et sorti en salles en 1992, avec Nathalie Baye et Sami Frey. Il s'agit d'un moment de bascule dans l'histoire naissante d'un couple où est mis en scène la question du désir.

Lire la suite

mardi 26 mai 2015

A propos du deuil et de ses conséquences

20150524_130523_1_.jpg

20150524_130523_1_.jpgL'être humain a ceci de particulier qu’il est mortel et qu’il le sait. Il se voit perdre ceux en qui aimé ou haï il avait placé une part de lui même. Comment faire face à cette nécessaire épreuve à laquelle tout être humain est confronté, il est vrai dune façon parfois très brutale.

Lire la suite

lundi 25 mai 2015

Qu’est ce que les rêves et cauchemars viennent nous dire?

20150524_141644_

20150524_141644_Tous les humains passent par ce moment où l’on découvre qu’au cœur de notre sommeil quelque chose s’enclenche qui nous échappe intégralement. Pourquoi donc rêvons-nous? Pourquoi donc fabriquons- nous des cauchemars? Si Freud a découvert l’inconscient et l’importance du rêve dans l’accès à celui-ci, Lacan l’a défini comme structuré comme un langage. Comment le rêve peut –il nous permettre d’appréhender cela?

Lire la suite